LE COURRIER : Le Pantographe, une fabrique socioculturelle en péril

A la croisée du culturel et du social, les activités du Pantographe sont reconnues d’utilité publique par le canton de Berne. Menacé d’expulsion par la firme Tornos, ce lieu de culture alternative se mobilise pour préserver son projet «décroissant».

Ils vivent sous la menace d’une expulsion imminente. Qui doit leur être signifiée en principe d’ici à la fin du mois. «Ils», ce sont les animateurs bénévoles du Pantographe, une association culturelle établie depuis 2006 dans l’ancienne usine Junker de Moutier, propriété de l’entreprise Tornos SA. Cet édifice emblématique de l’industrie prévôtoise, le fabricant de machines-outils l’avait racheté en 2008 sans en déloger les locataires. Au contraire: en 2013, il avait même fait une promesse de vente (orale) au Pantographe.

Une quarantaine de ­résidences par an L’association avait pour sa part fait reconnaître l’utilité publique de son activité par le canton de Berne. La Banque alternative était sollicitée pour un prêt. Ne manquaient que les documents officialisant la transaction. Au lieu de quoi, lors d’une entrevue ­informelle le 2 octobre dernier, Tornos signifiait son expulsion. Une volte-face vécue comme «une trahison».

Sous le choc mais pas démotivée, l’équipe du Pantographe s’accroche à son projet autogéré et «décroissant». «On défend une cause, bien plus que des murs», insiste Danilo ­Tamasi, l’un des permanents du lieu. Sur 1500 m2 de surface répartis sur quatre niveaux (sous-sol compris), l’ex-usine Junker abrite une multitude d’activités à la croisée du culturel et du social. Concerts, lectures et cantine voisinent avec des espaces dévolus aux répétitions de musique et de théâtre, à côté d’ateliers de bois, métal, couture, plastique et peinture, d’une bibliothèque en libre accès, d’une discothèque avec un millier de vinyles, d’un ­bazar à fripes gratuit, d’une cuisine collective ou encore d’un dortoir.

L’une des spécificités du Pantographe est le grand nombre de résidences de ­création qui s’y tiennent: une quarantaine – d’une semaine en moyenne – en 2014, et sans doute davantage cette année. Loin d’être un bunker marginal, le lieu est ouvert aux institutions et aux communautés ­locales. Auditions de piano de l’Ecole de musique du Jura ­bernois, chorale italienne et cours de yoga se déroulent dans ses murs, brassage de populations à la clé. «Il n’existe aucun équivalent à Moutier et dans les environs», assure ­Ondine Yaffi, coresponsable du Pantographe.

Enjeux économiques Déménager dans d’autres murs? «Pas question, ce bâtiment est une œuvre d’art. On a mis tout notre cœur et toute notre âme dans chaque centimètre de ce lieu.» La mobilisation a pris de l’ampleur sur le web, les marques de sympathies s’exprimant aussi sur place, lors des nombreux événements, souvent improvisés, organisés ces dernières semaines. L’état d’esprit reste combatif. «Inévitablement, certains à Moutier nous voient comme des profiteurs entretenus par Tornos», confie Danilo.

Ce n’est pas le cas de l’exécutif de la ville. Pour Marcel Winistorfer, conseiller municipal en charge du dicastère de la culture et de la jeunesse, «le Pantographe est indéniablement un lieu qui compte, il ­propose une culture différente, autogérée, sans coût pour la collectivité». Mais Tornos est un acteur économique important, qui emploie plus de 300 personnes sur la commune de Moutier, et qui traverse la tourmente économique ­depuis plusieurs années. Il s’agit de ménager ces intérêts là aussi.

Le maire de Moutier, Maxime Zuber, s’est ainsi montré prudent, arguant que le différend entre Tornos et le Pantographe était de nature privée. Interpellé notamment par le Parti socialiste autonome (PSA), l’exécutif de Moutier pourrait toutefois entrer en matière. En particulier, comme cela se murmure, si le ­canton de Berne entre dans le jeu et propose sa médiation. La division financière de l’entreprise, chargée du dossier de l’usine Junker, n’était pas en mesure de le commenter hier.

Roderic mounir