Journal d’un Dindon… J+4

événements du 6 octobre 2015

Les journées grignotent de plus en plus les nuits, le flux ininterrompu des actions à achever ne laisse aucune place au repos de l’esprit. Mais quand les yeux se ferment et le silence se fait, le coeur peut enfin gronder sa rage, sa tristesse, son incompréhension, sa révolte, ses idéaux,… et il parle fort c’t’idiot. Mais je préfère être assaillie par le brouhaha de ses sentiments. Beaucoup l’ont fait taire depuis longtemps, l’enfermant dans un cercueil de résignation. « Tout va bien c’est comme ça on peut rien faire…. tout va bien c’est comme ça on peut rien faire… » En clair : « Veuillez laisser un message sur le répondeur on l’écoutera après notre mort, quand notre corps aura enfin rejoint notre coeur… ».

Il ne fait pas encore jour. La transition entre éveil et éveil ne semble pas avoir été vraiment du repos, mais plutôt le « switch-off » d’un appareil comportant une sécurité de surchauffe. Tous les programmes en cours se remettent en route au quart de tour et, bien que mes membres semblent avoir été incrustés dans le futon, l’esprit est plus fort. Il me tire du lit.

Je commence presque toujours mes journées par faire de l’ordre dans les espaces dans lesquels je transite. Nettoyer, prendre soin de son espace pour prendre soin de son esprit. Dans une maison si grande, où les objets ont chacun leur place dans une pièce qui a elle même sa propre attribution (cuisine colloc, cuisine résident, cellier, buanderie, bar, menuiserie, bibliothèque, ludothèque, libre bazar, serrurerie, atelier plastique, studio musique, salle de concert rez et sous-sol, atelier fumoir et petite bricole mécanique, cabane jardin, chambre des gosses, bureau, atelier couture, …), je ne manque jamais de source de méditation.

– Eh Tobs, tu veux un thé, un café ?
– Ah ouais, un café Dindon. T’as bien dormi ?
– Je sais pas, et toi ?
– Super bien…

On discute un moment du sens de tout ce bordel. Cette société unilatérale, le conformisme, les préjugés. Tobs me parle de sa difficulté à être simplement ce qu’il est : simple. Il me cite comme exemple sa famille qui, quand il a décidé de ne plus avoir de téléphone portable, lui en a remis un prêt à l’emploi dans la poche « impossible pour eux d’admettre qu’ils ne puissent pas m’atteindre quand ils le souhaitent ».

Puis de retour soudainement au présent, il me demande :

– Bon, qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?
– Eh ben, tu vois ces feuilles ? lui dis-je en pointant du doigt deux piles de quinze centimètres de haut. Il faut qu’on les agrafe par séries et qu’on en fasse douze dossiers pour la presse.
– C’est parti. Agrafeuse ?

Au bout d’une heure, nous arrivons au bout des quelques six cents pages. Je compose virtuellement le même dossier (moins la partie qu’on a décidé de mettre de côté) pour Eric Menir.

« Il faut aussi qu’on cueille les pommes, car on va au pressoir demain à 8:00 ». Pilou, de son côté, finit d’imprimer, d’afficher et de partager sur la toile sa missive contre l’ignorance. Il en rédige immédiatement une autre invitant les ouvriers à venir boire leur café et faire leurs pauses au Panto : «  Le Panto est officiellement un espace public comme l’Indus (le bistrot d’en face)… » Trois ouvriers, dont Abel que nous connaissons bien, s’approchent de la porte où Pilou est en train de coller les deux affiches. On parle de la situation et l’un d’entre eux, plutôt désagréable lors de nos deux seuls échanges précédents, nous surprend en faisant preuve d’écoute et de considération.

– Vous savez, nous dans c’te boîte, on est que des pions… nous lâche-t-il.
– Moi je pense que vous avez fait une erreur quand vous avez enlevé la paroi, nous glisse Abel.
– Mais Abel, c’est le musée qui a vissé cette paroi là. Il a toujours été question que, après le déménagement de leurs machines, on récupère cet espace pour lequel on paie 450.- d’intérêts par mois. Ensuite, on a entendu que Mornos voulait peut-être y faire votre local de pause. Ce qui ne nous posait aucun souci. Mais comme ça fait une année et demie que personne ne nous cause chez vous, on a enlevé le mur pour rétablir la communication et vous offrir des biscuits quand vous venez faire votre pause.
– Moi on ma demandé d’aller mettre des côtes à vis pour tenir le plafond et de rajouter deux tables dans la halle blanche à côté…
– Quoi ? dans ce truc qui prend l’eau ?! Donc la direction préfère mettre leurs ouvriers dans ce truc insalubre, plutôt que de risquer de nous rencontrer ? Tu m’étonnes qu’ils doivent nous en vouloir à chaque fois qu’ils bouffent leur sandwich les pieds dans la flotte…
– Oui mais vous avez fermé le petit local à clé.
– Quel petit local ? Celui là ? demande Pilou en pointant l’ancien atelier du photographe membre du musée dans lequel M. Petit nous avait parlé de faire le fameux local de pause.
Mais Abel, nous n’avons pas les clés, c’est Chèvre qui les a.

« Diviser pour mieux régner. »

Le Journal du Jura sort une page sur le sujet : l’aberration de la situation fait déjà couler l’encre de notre côté.

La suite au prochain épisode : J+5