Journal d’un Dindon…J+6

événements du 8 octobre

– Il y a ça…, pis ça…, il faut finir ce truc là…, ranger ce coin…, aller afficher parce-que demain on a les zinzins qui jouent et sinon ça sert à rien d’avoir fait des affiches…
– Ta gueule… il est même pas six heure…
– Oui mais si tu te lèves, t’as le temps d’aller afficher et de rentrer pour la conférence de presse… et en plus, tu t’aères le cerveau.
– Tais-toi, je suis trop fatiguée…

J’ai ce genre d’altercation tous les matins avec moi-même. En général, ça dure un demi-heure et je finis par l’emporter. Enfin, le « je » qui se lève.

Je m’arrête poser une affiche à l’Ours. Bistrot qui, comme beaucoup d’autres établissements à Moutier, n’arrête pas de fermer et peut-être rouvrir une fois un nouveau patron retrouvé. Le tonton de Pilou est en train de boire son café.

– Eh l’Dindon… tu vas bien ?
– Mais ouais, ça va…
– On a entendu les nouvelles. Qu’est-ce qui veulent c’te Mornos ? Je t’offre un café ?
– Avec plaisir.
-Non mais ils ont déjà bousillé une église y a trente ans ! Et maintenant le Pantographe ?! T’façon y font n’importe quoi ces directeurs, ils prennent le pognon et y s’cassent.

On se connait pas vraiment, mais de ce que m’en a dit Pilou, son oncle est plutôt dans le rang des conservateurs. Alors d’entendre de sa bouche une critique aussi virulente de Mornos et des sincères encouragements à ne pas nous laisser faire, me déconcerte un peu. C’est juste ce qu’il me fallait pour remonter ma pile à bloc.

En passant devant la fameuse halle pourrie où les ouvriers vont manger leur sandwich, je vois un des Schtroumpfs* qui décolle de la porte le mot les invitant à faire leur pause chez nous. En entendant mon vélo il se retourne, pris au dépourvu. Immédiatement, il affiche un soupçon de fierté et détourne le regard en y imprimant un petit air de justicier.

– Salut Pilou. Je crois qu’il faut qu’on fasse une pancarte qu’on plante dans le gazon. Ça fait trois fois que nos chers voisins enlèvent notre invitation.
– Ouais ben là, il faut plutôt que tu relises le communiqué de presse, voir si on a pas oublié des fautes, que je puisse aller l’imprimer et le photocopier.

Manon débarque, puis Jill, Zigou, Tobs, Cyre, les journalistes, Sapo,… et j’en oublie.

Assis sur la scène, Pilou, Dani et moi menons deux heures de conférence. Le journaliste de Canal Alpha, Armant Planchar, passe tout ce temps sur son téléphone portable. Une fois le mot fin prononcé, il reconnecte avec le monde présent et rejoint ses homonymes et confrères des radios locales pour récolter des interviews dans le panel des personnes présentes. Pilou caresse le chat à la demande de Planchar… l’exaspération se lit sur ses traits.

La première bordée est passée. Une fois les gratte-papiers partis, nous prenons le temps de partager avec les amis venus nous offrir la force vive de leur soutien. Combien de personnes n’ont jamais connu l’émotion d’une chose aussi belle ? Est-ce que M. Man a des amis qui viennent l’embrasser chaleureusement et lui dire « Je suis de tout cœur avec vous et si vous avez besoin de quoi que ce soit… » ? Surement pas. Huit heures par jour, M.Man n’est rien d’autre que le représentant de Mornos. On a pas d’amis dans ce monde là, c’est bien ça le problème !

Alors je remercie ceux qui n’ont de cesse de nous mépriser. Ce n’est pas cher payer pour avoir la chance de vivre des moments de solidarité aussi émouvants et les véritables amitiés qui en découlent.

* petit nom affectueux donné aux ouvriers en blouse bleue

La suite au prochain épisode : J+7