LE COURRIER : Culture et économie: des noces périlleuses?

Sami Kanaan, conseiller administratif chargé de la culture en Ville de Genève. Jean-Patrick Di Silvestro

JEUDI 26 NOVEMBRE 2015  Maxime Maillard

GENEVE • A l’initiative de Sami Kanaan, des acteurs des milieux artistique et économique ont débattu lundi soir sur le thème de la «culture, créatrice de valeurs».

Quelles sont les missions du secteur public en matière de culture? Le mécénat privé est-il souhaitable, et sous quelles conditions? Quelle est la place des cultures alternatives, ou extra-institutionnelles, dans une vie de plus en plus administrée? Des questions débattues lundi soir, au Palais Eynard, à l’occasion d’une soirée organisée par Sami Kanaan, sur un des thèmes fétiches de sa législature: l’«économie créative». Un concept anglo-saxon né dans les années 1990, repris par l’UNESCO depuis, et visant à valoriser les apports de la créativité en matière de lien social, d’emploi, d’aménagement urbain ou encore d’attractivité touristique.

Consensus malmené Animée par Mathieu Menghini (enseignant à la HETS et ancien directeur du Théâtre Forum Meyrin), la soirée s’inscrivait dans le sillage des «Journées de l’économie créative», tenues en novembre 2014 au Musée d’ethnographie de Genève. Une première qui avait réuni des acteurs culturels, institutionnels et économiques, et permis «de prendre conscience de l’ampleur et de la richesse du terreau culturel genevois, mais aussi des manques, notamment en matière de locaux pour les artistes ou de soutiens aux projets décalés et expérimentaux», a précisé le magistrat dans son mot de bienvenue.
Avant d’ajouter, en écho à la morosité budgétaire ambiante, aux tensions autour du financement de la Nouvelle Comédie, du fonctionnement de l’Usine ou du référendum sur le projet de rénovation du Musée d’art et d’histoire, que «le consensus politique de base sur la culture était sérieusement malmené». Et de rafraîchir les mémoires d’une salle comble en rappelant que ce sont des élus de droite qui, à la fin des années 1980, avaient voté le crédit pour la création de l’Usine et soutenu une politique de tolérance à l’égard des squats et des lieux autogérés.

Le secteur privé investit Si la politique culturelle divise pareillement aujourd’hui, c’est qu’elle n’a sans doute jamais été autant «au croisement d’autres politiques». Les villes se l’approprient pour accroître leur attractivité sur le marché de l’offre touristique. Le monde économique y investit en échange d’une meilleure visibilité. Les institutions muséales elles-mêmes se tournent vers le mécénat privé pour pallier la disparition des budgets municipaux d’acquisition d’œuvres.
Un équilibre souvent difficile à négocier, nécessitant «de rester ferme sur les conditions qui accompagnent l’arrivée d’argent privé», selon Françoise Benhamou, économiste spécialisée dans le domaine culturel. A Genève, «un code de bonne conduite en matière de partenariats public-privé a été récemment adopté», a indiqué Sami Kanaan, afin «d’assurer plus de transparence et de préserver l’intérêt public.»

Risque d’enrôlement Mais le risque d’ingérence privée, comme publique d’ailleurs, dans la vie artistique demeure selon Luca Pattaroni, docteur en sociologie et chercheur à l’EPFL. Ce dernier a mis en garde, lundi soir, contre un «enrôlement de l’activité culturelle, du fait de son rôle devenu central dans le moteur économique». Critiquant le «gouvernement par l’objectif» et ses études d’impact en termes d’emplois créés, de part du PIB (dont un projet genevois devrait sortir au printemps prochain, sur le modèle zurichois), il s’est inquiété du risque d’une disparition progressive des formes de culture collective et autogérée.«La démarche associative est rendue plus difficile de nos jours. Davantage de fondations sont créées pour générer de l’argent, assurer une plus grande sécurité administrative, réduisant les logiques participatives, les assemblées générales, et par conséquent la part critique.» Autre écueil épinglé par le sociologue: la perte du lien entre esthétique et éthique au profit d’une dérive festivalière et consumériste. Un effet de ce qu’il appelle «la ville néolibérale», où la loi du marché tend à soumettre les productions culturelles à des logiques promotionnelles.

Mission de tolérance Dès lors, comment encourager la capacité d’autogestion et la force critique sans remettre en cause l’engagement des collectivités publiques? En se souvenant, avec Françoise Benhamou, que la culture «n’est pas un bien comme les autres», que son économie est en grande partie non marchande, puisque seules 20% des œuvres produites «rapportent» et permettent de compenser les autres créations. D’où l’importance d’une mission de service public soucieuse de la diversité des formes symboliques, et dont le rôle ne se réduit pas à la seule injection de subventions. Ce qu’a suggéré une personne du public au moment des questions. «Une politique culturelle, c’est peut-être aussi une façon de tolérer.» I

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