Réponse publique à l’ultimatum de la direction de Tornos du 26 février 2016

Monsieur Edelmann,

Alors que nous avions clairement fait savoir lors de notre entrevue du 10 février qu’un délai de deux ans était le minimum acceptable, nous nous étonnons de recevoir en ce 26 février une proposition de convention sous forme d’ultimatum qui nous engagerait à quitter le bâtiment dans un délai bien plus court que celui que nous avons demandé. Contrairement à vos dires, celle-ci ne va pas «dans notre sens» et n’est pas «parfaitement équitable». Elle n’est que le report de quelques mois d’une expulsion provoquée par une politique d’entreprise passéiste. Ni les ouvriers, ni les footballeurs, ni les cultureux ne devraient avoir à en payer les pots cassés.

Votre entreprise a acquis le statut de propriétaire légal en 2008 pour retarder le processus de décontamination des sols à sa charge. Le propriétaire légitime de cette maison est l’entité qui a investi son temps, sa passion et son argent pour la réhabiliter en cet indispensable outil de création et de partage qu’est le Pantographe : l’association «collectif pour la culture».
Nous avons déjà prouvé cet état de fait par notre victoire face au musée en 2013. Ceci avait été bien compris par M. P-Y Müller qui nous a alors tout naturellement proposé d’y mettre la forme légale à la fin du conflit en nous assurant que nous pourrions racheter.

Notre erreur est de ne pas avoir demandé une promesse écrite notariée à ce directeur, ce que nous n’avons (naïvement ?) pas jugé nécessaire, car il avait toute notre confiance, comme tous ses prédécesseurs depuis 2008.

La situation dans laquelle nous nous trouvons est la conséquence directe de la gestion contradictoire de votre actuelle direction qui, après le départ de M. Müller, a insidieusement décidé de ne pas assumer cet engagement, puis laissé pendant près de deux ans notre association dans l’expectative malgré nos multiples relances, tout en manigançant un projet de restructuration provoquant notre expulsion brutale et non négociable.

Malgré notre indignation, nous vous avons proposé plusieurs alternatives le 10 février, quand, face à notre importante résistance, vous avez finalement accepté de nous rencontrer:
– un rachat immédiat du bâtiment avec une éventuelle augmentation de son prix pour compenser la surcharge financière pour Tornos d’une implantation externe à l’usine Junker de son projet de cafétéria.
– le partage de l’espace.
– un délai de 2 ans nous permettant le relogement de notre projet avec la garantie du remboursement de notre investissement forcé de 230’000 frs et que le lieu ne soit ensuite pas laissé à l’abandon (solution qui exige de notre part une énorme concession car, malgré ce délai, elle engendrerait des dommages conséquents et un gel de nos activités).
Vous avez balayé les deux premières solutions, arguant la nécessité pour l’entreprise de récupérer ce bâtiment et qu’un partage était impossible en raison de l’incompatibilité entre nos deux structures. Si cette incompatibilité est structurelle et pas personnelle, comment expliquez-vous qu’une collaboration faite de confiance et de dialogue ait pris fin immédiatement à l’arrivée de M. Paredes ?
Et quelle stratégie peut expliquer cette soudaine impériosité à récupérer l’usine Junker ? Ce bâtiment aux sous-sols pollués mais jugé digne de protection par le patrimoine, que vos prédécesseurs ont vendu et laissé à l’abandon en 1999, racheté en 2008, promis à la vente en 2010 au Musée du Tour et à nous en 2013, nous l’avons préservé de la ruine et entretenu pendant près de dix ans, dans l’attente d’une solution qui permette la pérennisation de notre projet.

Concernant notre troisième proposition, vous nous avez fait savoir que vous pouviez prolonger le délai, mais uniquement de quelques mois. Quant aux 230’000.- investis par le musée que nous avons dû rembourser sur demande de la commune, vous vous entêtez à vouloir aborder la question uniquement avec la fondation créancière et après notre sortie, alors que nous sommes l’interlocuteur officiel en tant que preneur du prêt.

Votre direction, comme le Musée du Tour et le Conseil Municipal, a fait l’erreur de sous-estimer notre structure. Elle n’a pas compris que son mode de fonctionnement particulier forge l’institutionnel de demain, qu’il dessine dans sa diversité les lignes d’un renouveau culturel et sociétal. Le soutien populaire, celui des instances culturelles et politiques au niveau extra-régional et le nombre d’artistes qui y travaillent le démontre clairement, ainsi que notre position centrale au sein du fOrum culture, actuellement à charge d’un projet de politique culturelle intercantonale.

Dans votre langage, le Pantographe est une start-up culturelle à succès, elle est fonctionnelle et efficace. Mais contrairement au monde de l’industrie, elle n’est pas une chaîne de production que l’on peut délocaliser en quelques mois. Notre matière première est sensible et émotionnelle, faite de temps, de révolte et de conscience. Nous usinons collectivement et solidairement, pour que nos produits nourrissent une part indispensable de chaque être : celle que certains appellent esprit, foi, passion ou sens. La culture que nous défendons ne se cote pas à cette bourse qui vous impose des rationalisations déshumanisées. Elle n’a pas à rendre des comptes aux actionnaires, ni à subir leur appétit de bénéfice. Elle est pourtant vitale.

Vous entendre aujourd’hui, pour justifier notre expulsion, compiler vos impératifs financiers, la non-implication du conseil municipal de Moutier et son soi-disant soutien à la recherche de nouveaux locaux qu’il sait ne pas posséder, sans divulguer le bien-fondé de votre obscure projet de restructuration, est simplement inacceptable.

Il est donc évident que nous ne signerons pas cette convention qui brûle une structure saine, généreuse et durable sur le bûcher d’un système économique en perdition.

Vu qu’aucune de nos propositions n’a été acceptée, nous demandons que Tornos retire totalement l’usine Junker de l’assainissement de son portefeuille immobilier. Les dommages causés au Pantographe sont déjà importants, de l’accueil de migrants devenu impossible à la mise en attente de l’implantation du bureau culturel du fOrum culture, en passant par la fragilisation de tous nos projets de création en cours.

La culture a bien plus besoin de ces locaux que votre entreprise qui peut, à moindre frais et dommages, imaginer une solution alternative.

Nous avons bien compris, M. Edelmann, que vous n’êtes pas autorisé à remodeler une stratégie qui a été définie avant votre venue par des collègues qui ont moins d’estime pour nous que celle dont vous avez fait preuve. C’est pourquoi nous demandons de faire en sorte que votre conseil d’administration, s’il refuse encore de nous rencontrer, vous autorise à repenser une stratégie à l’avantage de nos deux domaines d’activités qui doivent, pour le bien de l’équilibre sociétal, rester complémentaires et, comme ils le sont dans de nombreux cas de collaborations, complices.

Dans l’attente de votre réponse, recevez, M.Edelmann, nos meilleures salutations.

Le comité de l’association « collectif pour la culture »

Ondine Yaffi        Gilles Strambini       Danilo Tamasi

P.S. : La problématique dépassant largement le domaine privé, le public et les médias demandent à être informés. C’est pour cette raison et par volonté de transparence que ce courrier leur est également transmis.

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