LETTRE A UNE JUGE par Ondine

Moutier, vendredi 22 avril 2016

Prise de position de Mme. Yaffi sur la requête d’expulsion de Tornos SA en réponse à l’ordonnance CIV 16 1417 COC du 19 avril 2016

Chère Madame la Présidente,

J’ai bien reçu, ce mercredi, votre courrier m’invitant en tant que requise dans une procédure d’expulsion à plaider pour notre défense.

Alors, bien que je ne sache pas comment on s’adresse à une Juge et même si la loi est faite de telle sorte que nous ne puissions opposer à M. Eusebio aucun acte recevable juridiquement, je m’exécute. Je me dis que si la loi était pareillement déshumanisée, il suffirait d’appuyer sur un bouton et nous n’aurions plus besoin de juge. C’est donc avec le cœur que je m’adresse à vous Madame la Présidente, et dans le fond, même si cela nous condamne, c’est bien mieux ainsi ; car nous ne serions pas ce que nous sommes si pour notre défense, nous n’avions que des articles de lois à brandir. Nous n’aurions pas offert, ces dix dernières années, tout notre temps gratuitement pour créer et partager un espace accessible à tous, façonné uniquement avec du temps, des sentiments et beaucoup d’utopie. Et nous ne serions pas expulsés.

Aujourd’hui il fait encore beau. C’est sur la petite terrasse construite par Monsieur Strambini au dessus de l’étang creusé par ces mêmes mains et où les nénuphars fleuriront bientôt, que je vous écris. Je regarde ce jardin… je me souviens de la première chose que j’ai faite au printemps 2013, après la dernière séance du « groupe de travail » qui mettait fin à sept années d’incertitude et marquait d’un « happy end » inespéré de tous les trois années d’une saga entre le Musée du tour automatique, le Collectif pour la culture, la municipalité et l’entreprise Tornos. Je suis allée chez Krebs commander des rosiers, chèvrefeuilles, astilbes, euchères et autres plantes vivaces. Nous avions enfin obtenu ce que nous désirions depuis l’origine du Pantographe : la reconnaissance de notre projet et le droit de pérenniser en ces murs ce dernier.

Oui, ce jardin, bien que nous ayons toujours pris soin de lui, est le dernier à avoir reçu l’attention affectueuse donnée à l’ancienne Usine Junker dont nous avions l’honneur d’être les sauveurs et gardiens.

Certains s’insurgeront contre la prétention de tels propos, mais c’est pourtant notre réalité. Si nous n’avions investi ces murs en 2006, cette bâtisse abandonnée alors depuis de nombreuses années, aurait, déjà en 2009, ressemblé à toutes ces ruines sur lesquelles aucun projet lucratif ne tourne son regard. Personne n’y a d’ailleurs prêté attention avant qu’on la rénove de fond en comble. C’est un fait établi depuis longtemps : seuls les désargentés utopistes travaillant à la sueur de leurs fronts et sans volonté lucrative sont prêts à réhabiliter ces friches. Quand la ruine dont personne ne voulait rayonne à nouveau quelque chose de vivant, on expulse, on rase pour faire un parking, un supermarché ou, si on ne peut raser, on rénove pour faire des lofts haut standing, un musée ou la cafétéria d’une entreprise au bord de la faillite. Ou pire encore, pour ne rien en faire et se débarrasser simplement de tout ce qui ne peut être contrôlé et déborde d’un peu trop de vie.

Créer un jardin ce n’est pas comme changer les tuiles du toit, réparer des carreaux cassés, vider des mètres cubes de déchets, repeindre des murs ou encore poncer d’immense parquets oubliés depuis des décennies sous du lino et du carton imbibé d’huile de machines… car toutes ces tâches, bien que fastidieuses, une fois faites vous pouvez les rayer de la liste (sauf pour les carreaux et les tuiles) et profiter immédiatement du résultat. Un jardin ce n’est pas comme ça non. Il faut deux-trois années, si tout va bien, pour que ça commence à prendre. Il faut pouvoir transposer sa temporalité à celle de mère nature et non à celle d’une expulsion imminente. Ce petit bout de verdure est le symbole de ce calme qui nous a enfin été accordé en 2013 au coût d’une lutte éprouvante tant physiquement qu’émotionnellement. 

Chaque année, j’ai eu envie d’envoyer promener ce bout de terre ingrat que le soleil quitte pendant deux longs mois, encastré entre le Graitery, les gorges de Court et une zone industrielle polluée depuis plus d’un siècle par des industries qui s’en lavent les mains. Cette terre à qui on a donné tant et tant d’heures pour qu’elle reprenne un peu de couleurs et sur qui chaque graine qui germe, chaque planton qui prend racine est un petit miracle qui requiert une patience de moine. Ce dont je manque parfois. Chaque année le printemps me fait oublier mes échecs en redonnant vie à toutes mes petites victoires, alors je sors batailler contre les orties, les limaces, les larves de hannetons, les poules… j’y crois et sur ma bicyclette je pars en quête de plantons, de graines, de mousse. Pour que ça soit beau. Pour le monde, pour les ouvriers qui regardent par la fenêtre depuis leur poste, pour le conservateur du Musée du tour, pour les passants, les enfants, les artistes en résidence, les costard-cravattes du SIAMS qui viennent souffler un peu, pour moi…

Qui n’a jamais, au dessus d’un muret ou d’une haie, hissé son regard inconsciemment, comme soulevé par les parfums d’un magnifique jardin, et rêvé qu’il ne fut pas interdit de simplement s’y asseoir et pouvoir ainsi partager le bonheur de vivre que cet instant nous aura inspiré ?

Au début de cette semaine, c’est l’ébauche de ce jardin rêvé que je suis allée soigner. On gratte, on sarcle, on nettoie, on plante, on reçoit une ordonnance du tribunal, on taille, on tond, mais pas trop pour laisser des fleurs aux abeilles, on lit le dossier de M. Eusebio, on parle avec notre juriste, on retourne enlever le chiendent et ça me tombe sur le coin du cœur, comme ça sans prévenir.

Je crois en la justice, en la démocratie et la définition que j’en ai n’est pas cette humanité que l’on sacrifie pour quelque chose d’aussi vulgaire que de l’argent. Alors oui, j’ai cru aux promesses de Tornos, j’ai cru à la valeur de dizaines de documents et de témoins, comme j’ai eu foi en une pétition munie de plus de 3000 signatures qui, pour la gouverne de Me Eusebio, n’a pas été émise par le Collectif pour la culture, mais par le fOrum culture. Je crois aux miracles, Madame la Présidente, et je veux continuer d’y croire.

Plus je découvre l’explosion de beauté promise par ces végétaux en éveil, plus ma gorge se sert. Nous sommes coupables d’être confiants, généreux, honnêtes et conciliants. Vous, mes chers pervenches, clématites, roses, chèvrefeuilles, pivoines, campanules, nénuphars, lavandes, pommiers, vous allez mourir pour faire place au triste bitume d’un parking et à du gravier imbibé de round-up. Et vous mes chères abeilles, dont la survie depuis cinq ans, sans la main de l’homme, dans le toit de la turbine tient aussi du miracle, vous n’aurez plus rien à butiner de ce côté de la façade. Mais peu importe car quand Tornos prendra possession de ces murs, vous serez gazées. Pardonnez-moi de n’avoir su vous protéger.

Voilà à quoi je songeais, il y a quelques heures, Madame la Présidente, la gorge nouée, à quatre pattes les mains dans la terre, assaillie par un immense sentiment de tristesse et de colère. On nous a trahi, on nous a menti et tout cela sera détruit à cause d’un notaire qui n’était pas là. A cause d’un maire orgueilleux qui, parce-qu’on ne lui avait pas demandé la permission pour faire le Pantographe, a refusé de nous soutenir, nous empêchant ainsi d’obtenir un bail avec Tornos en 2008 et de payer un loyer, même symbolique, qui nous aurait évité d’être marginalisés, méprisés voire insultés toutes ces années. On a tant fait et pourtant on en est encore là. Moutier est une terre encore moins fertile que ce jardin.

En ce printemps 2016, c’est contre quelque chose de bien plus néfaste que les limaces, le chiendent ou les orties que je me suis battue. C’est contre la désillusion et l’abandon.

Mais je contemple maintenant le travail que nous avons accompli avec la même attention que si rien n’était perdu et je suis heureuse de partager avec le monde, même encore juste un court instant, quelque chose de simplement beau et désintéressé.

C’est un cas clair au regard de la loi et vous avez le pouvoir, Madame la Présidente, d’ordonner notre expulsion avant même que je ne puisse voire mes pivoines fleurirent une dernière fois.

« La loi sur la propriété privée est absolue, on ne peut rien faire. » nous dit notre juriste.

« On ne peut rien faire » est une phrase impossible à entendre pour des idéalistes, nous y sommes allergiques. Et pourtant qu’est-ce qu’on l’entend !

C’est ce que le maire nous a dit en 2008 quand nous lui demandions que devions nous faire «rien, arrêtez tout de suite… de toutes façons ça marchera jamais votre truc». C’est aussi ce qu’il nous a dit il y a quatre ans, quand le Musée voulait nous expulser, juste avant d’exiger que nous remboursions en quinze jours les investissements que le Musée avait effectués dans l’Usine Junker pour simplement pouvoir continuer de discuter. C’est encore ce que M. Zuber a dit quand nous l’appelions le 2 octobre dernier et c’est toujours ce qu’il a répondu à la pétition du fOrum Culture. C’est ce que me disent la tête baissée les ouvriers de Tornos qui vont tous les jours travailler angoissés d’être le suivant à prendre la porte (une trentaine de licenciés ces trois derniers mois) et qui se plient à tous les caprices d’une direction qui ne donne aucun signe de cohérence. C’est ce que s’est dit Fanny, la petite sœur de Gilles, avant de se donner la mort rejoignant ainsi la trop longue liste de mes amis bien trop jeunes et de tant d’autre qui prennent cette sentence au pied de la lettre.

Heureusement pour nous tous que ce n’est pas ce que ce sont dit ceux et celles qui ont lutté, parfois au prix de leur vie, pour abolir l’esclavage, donner le droit de vote aux femmes, mettre un terme à l’apartheid, résister contre l’occupation allemande et renverser le troisième reich… … …

Je me pose de plus en plus souvent cette question : quelle est cette société qui soudainement veut cesser d’évoluer et se refermer sur elle même jusqu’à l’autodestruction ?

Avant d’être une idéaliste, je suis une mère. Comment pourrais-je, Madame la Présidente, regarder mes enfants de douze et quatorze ans, Ulysse et Léonard, et leur dire : « on ne peut rien faire » ?

La planète agonise, le monde est à feu et à sang, les ados peuvent avoir la certitude de devenir des chômeurs sur-diplômés, nous condamnons à mort des dizaines de milliers de personnes en leur fermant les frontières de pays qui ont tellement que leurs poubelles pourraient nourrir, habiller et meubler l’entier du tiers monde, les jeunes chômeurs sur-diplômés ou pas s’engagent pour Daesh faute de mieux, ceux qui ont encore du travail se lèvent le matin grâce aux anti-dépresseurs et dorment la nuit grâce aux somnifères, on est en l’an 2016 et on cache des migrants comme on cachait des juifs en 1940, certains s’immolent de désespoir sur le sol d’une patrie soit disant fondée sur le droit d’asile… mais on peut rien faire ! Vraiment ?

Alors oui, nous sommes coupables de faire autrement. Mais nous ne sommes pas naïfs et connaissons les risques du métier. Tout ce que nous demandons c’est d’être traité avec dignité. Tout ce que nous demandions à la direction de Tornos ce 2 octobre, c’est qu’elle ne balaye pas d’un revers de main une relation de confiance qui a duré six années avec successivement MM. Maquelin, Häring et Müller. Tout ce que nous leur avons demandé, le 10 février dernier, c’est deux ans et la garantie qu’ils nous remboursent les 228’000.- investis dans leur propriété sur leur parole de nous la céder. Et, si nous avions obtenu cette garantie, nous aurions même été prêts à discuter d’un délais de sortie plus court et signer une véritable convention. La justice était pour nous la dernière option envisageable, mais nous pensions, qu’en ultime recours, elle aurait le pouvoir de nous accorder le minimum que Tornos nous refuse en nous traitant comme de simples nuisibles.

Mais non. C’est un cas clair paraît-il. Il est pourtant, selon mon point de vue, extrêmement trouble. Malgré la montagne de documents qui prouve notre bonne foi, qui prouve qu’on nous a trahi, voire même escroqué, la loi, paraît-il, est à leur avantage et nous, nous sommes coupables.

Alors en cet âge où les lois qui ont été faites pour protéger le peuple d’actes injustes voire criminels protègent ceux qui commettent des actes injustes voire criminels, je suis fière d’être au banc des accusés.

Je n’envie pas votre place Madame la Présidente, vous qui devriez en de tel cas appliquer une loi qui cautionne une injustice.

Je n’aimerais également pour rien au monde être à la place de ces tristes cyniques. Et si aujourd’hui ils peuvent nous voler l’œuvre matérielle, ils n’anéantiront pas mon utopie et l’œuvre humaine que nous avons générée. Par contre, si ils pensent que nous sortirons par la porte de derrière en courbant l’échine comme leurs ouvriers, s’ils imaginent pouvoir se déresponsabiliser et regarder ailleurs quand on m’arrachera à ces murs que j’ai tant aimé, ils se trompent.

Vous avez ma parole Madame la Présidente, et la mienne vaut quelque chose, je ne quitterai pas l’Usine Junker sans que, le jour où les forces de l’ordre viendront, ceux qui sont responsables de cet immense gâchis ne soit présents et me regardent droit dans les yeux. C’est une question de dignité. C’est la seule chose qu’on ne peut pas me prendre. C’est ce qui me permet de rester vivante et de ne pas finir comme eux.

Je vous remercie, Madame la Présidente, d’avoir pris le temps de lire ce que j’avais sur le cœur et vous transmets mes meilleurs sentiments.

Ondine Yaffi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*