LETTRE A LA JUGE 2 : par le Collectif

Moutier, le 25 avril 2016

Prise de position, par son comité, de l’association Collectif pour la culture sur la requête d’expulsion de Tornos SA en réponse à l’ordonnance CIV 16 1417 COC du 19 avril 2016

Mme la Présidente,

Nous vous prions premièrement d’excuser l’inélégance de cette présente lettre, nous n’avons malheureusement pas eu le loisir de la fignoler.

L’association « Collectif pour la culture » est une structure particulière, qui, après 10 années d’existence, a su se faire reconnaître auprès des acteurs culturels, des artistes, des politiques et du public. L’étroite collaboration avec le fOrum culture (anciennement Forum Interjurrassien de la Culture), le soutien symbolique dû à la reconnaissance de la portée supra-régionale de notre offre par le CJB, le rapport d’activité du Pantographe (pièce 1), ainsi que les 3000 signataires de la pétition de soutien le confirme.

Sa particularité vient de son fonctionnement autogéré et à prix libre, de la volonté de ne pas être dépendant de l’argent de sa structure totalement bénévole.

Tout ce qui a été bâti durant ces années l’a été grâce a une des convictions de ses membres : l’humain est capable de choses magnifiques s’il dépasse ses peurs et sa méfiance naturelle pour s’enrichir de la différence de l’autre dans ce qui doit pouvoir devenir une relation de confiance.

C’est cette relation qui à été partagée avec le directeur financier M. Philippe Maquelin, qui, lors du rachat par Tornos en 2008 de l’usine Junker – que nous louions depuis 2006 à l’entreprise Argovienne Proma-energie – nous a passablement épaulé. Notre projet aurait difficilement persisté sans son appui, puis celui de ses deux successeurs jusqu’à 2013, MM Paul Häring et Pierre-Yves Müller.

Nous étions fièrs d’avoir rendu possible une collaboration improbable entre une entreprise à buts lucratifs et un projet culturel alternatif et autogéré. Nous l’avons appelé « contrat moral » comme le relate plus tard M. Studer (pièce 2). Ce contrat était très éloigné de ce que l’avocat appelle aujourd’hui un prêt à usage, car il nous garantissait sur l’honneur que nous étions partenaire et digne de confiance. Nous n’avons jamais cherché à savoir dans quelle case juridique nous nous trouvions : la franchise et l’honnêteté de nos interlocuteurs nous suffisait.

Entre 2009 et 2011, ce contrat moral nous permit de mener à bien, en partenariat avec Tornos, le changement d’affectation en espace pour la culture et la mise aux normes du bâtiment – le collectif étant alors officiellement l’architecte et le maître d’œuvre dans le but de la réaffecter en espace culturel public.

C’est encore ce contrat moral qui courait en 2012, malgré le choix qu’avait fait Tornos en 2010 de vendre au musée. M. Maquelin avait alors été honnête avec nous, en nous annonçant rapidement cette décision et en reportant la vente au musée au 31 décembre 2012, alors que la garantie de la jouissance des locaux qu’il nous avait donnée en 2008 ne courait que jusqu’à fin 2011.

C’est toujours sous le même régime que – dans le cadre de sa médiation dans le litige entre le Pantographe et le Musée du tour automatique de Moutier (MTAH) – le Maire de Moutier, M. Zuber, nous a demandé le 2 novembre 2012 de rembourser l’argent investi par le MTAH dans la rénovation de l’aile nord de l’usine Junker et ce jusqu’au 29 novembre au plus tard (pièce 3), nous avons pu engager 228’000 frs (grâce à un prêt de la fondation Biennoise « Pays des Merveilles ») en ayant la conscience tranquille. C’était alors la seule alternative à notre expulsion provoquée par la vente du bâtiment au Musée. Celle-ci a alors été reportée pour permettre à un groupe de travail rassemblant toutes les parties de réfléchir à une solution à l’amiable. Nous avions confiance en la volonté de Tornos de nous vendre le bâtiment et la parole de M.Pierre-Yves Müller du 30 janvier 2013 (pièce 4) nous suffisait.

Cette parole avait pour les membres du collectif autant de valeur que n’importe quel acte notarié. Car tel était l’unique contrat qui courait avec Tornos depuis 2008.

Cela explique notre sérénité suite aux conclusions du groupe de travail en avril 2013 (pièce 5), et notre naïveté de ne pas demander d’acte authentique avant le départ brutal de M. Müller en Novembre 2013, avant que nous n’ayons eu le temps de conclure les engagements pris. L’échange de courriels entre le 19 juin 2013 et le 9 octobre 2014 (pièce 6) avec M. Studer dépeint la confusion au sein de Tornos, mais également le ton léger et enjoué de notre rapport. Il y affirme d’abord clairement la volonté de l’entreprise de nous vendre la maison, puis les doutes liés aux problèmes de pollution. Une confusion amplifiée par la rencontre du 28 janvier 2014 avec le nouveau directeur organisationnel, M. Carlos Paredes, à qui nous avons beaucoup de peine à expliquer la situation, qui nous prend de haut mais s’engage à étudier des solutions alternatives (par exemple, une vente en droit de superficie). Puis le temps passe sans que nous recevions de nouvelles. Nous tentons de contacter la direction et le conseil d’administration à plusieurs reprises (pièces 7), et recevons toujours la même réponse : «patientez ». En parallèle, et malgré l’impossibilité d’obtenir les documents nécessaires à la conclusion de la vente, nous utilisons tous les moyens à notre disposition pour assurer son financement (demande d’emprunt supplémentaire à Pays des Merveilles, emprunt bancaire à la banque alternative Suisse, l’obtention du statut de pure utilité publique en septembre 2014 (pièce 8) en vue d’obtenir un mécénat privé).

Notre attente se termine brutalement quand, en réponse à notre ultime demande de clarification devenue nécessaire en raison de la volonté d’accueillir le bureau du fOrum culture (pièce 8 de la requête d’expulsion), nous recevons une invitation à une « séance d’information », le 2 octobre 2015, durant laquelle le tout nouveau directeur financier, M. Edelmann, nous annonce une expulsion irrévocable dans les prochains mois.

Nous considérons avoir été manipulés par la nouvelle direction, qui ne tient absolument pas compte d’une relation de confiance longue de plusieurs années, et profite du flou juridique dont elle est également responsable suite à l’éviction de M. Müller. Contacté par nos soins, ce dernier s’est dit lui-même choqué par cette attitude, alors qu’il nous avait garanti que son départ ne court-circuiterait pas la procédure en cours.

Évidemment, toute l’équipe est choquée par cette annonce et digère mal sa brutalité sans concessions. Nous avons annoncé immédiatement notre sensation de trahison et notre volonté de faire respecter ce qui nous importe le plus dans notre cheminement : le respect d’une parole donnée. Nous n’avons obtenu que la mauvaise foi de M. Paredes affirmant n’avoir jamais rien promis, la gêne silencieuse de M. Studer – seul témoin de l’entièreté de notre longue relation – qui n’a jamais osé contredire sa capricieuse et changeante direction, probablement par peur de perdre son poste, et la maladresse de M. Edelmann : « vous devriez être reconnaissant pour le soutien passé de Tornos, et partir sans faire d’histoire » et « de toute façon, vous allez perdre ».

On ne peut pas s’attendre à des excès de diplomatie de la part d’un expert comptable, mais nous sommes convaincus qu’avec un soupçon d’empathie et d’auto-critique, la direction aurait pu éviter tout ce qui s’ensuivit.

Nous demandons au conseil d’administration, dans une lettre du 4 octobre 2016 (pièce 9), de nous recevoir, car M. Edelmann nous a affirmé que lui-même ne pouvait pas changer leur « stratégie d’assainissement du porte-feuille immobilier » et recevons un mois plus tard une réponse qui nous renvoie vers M. Edelmann… absurde. Celui-ci nous octroie alors un délai de 3 mois jusqu’au 29 février 2016 pour vider les lieux. Un relogement dans un délai si court est pour nous concrètement et émotionnellement irréalisable.

Alors nous essayons le soutien politique et populaire en collaboration avec le fOrum culture qui lance une pétition (pièce 12 de la requête d’expulsion), signée quelques semaines plus tard par plus de 3’000 personnes.

Nous créons le blog pantographe.info pour rassembler nos interventions, celles de nos sympathisants et celles de la presse sur le sujet et les partager avec le public.

Nous diffusons une lettre ouverte (pièce 10) qui décrit comment Tornos a lentement dégradé nos rapports et comment l’inaction de la commune y a contribué. Nous y expliquons que la pollution est la probable raison du refus de nous vendre la maison, quand en 2014, une nouvelle loi oblige le pollueur à investiguer et payer avant de pouvoir céder un objet référencé sur le cadastre des sites potentiellement pollués.

Le conseil exécutif bernois, suite à une intervention parlementaire de Peter Gasser, répond que « L’Office de la culture serait disposé à proposer une médiation à la condition que la municipalité de Moutier et le Conseil du Jura Bernois lui adressent une demande officielle en ce sens ».

Suite à la pétition, la commune de Moutier, le CJB et l’office de la culture organisent une rencontre et entend une délégation du fOrum culture. Alors que nous demandons une simple médiation des pouvoirs politiques, comme le proposait le conseil exécutif, M. le Maire nous explique vaguement que la commune ne peut pas s’engager, car cela pourrait engendrer des responsabilités financières que Tornos pourrait exiger. Tornos a également été invitée a être entendue immédiatement après nous, mais se contente de répondre par écrit, un texte qui a l’avantage d’être clair « Nous entendons que notre statut et nos droits de propriétaire soient rigoureusement respectés dans cette affaire… » (pièce 13 de la requête d’expulsion).

Nous recevons quelques jours après la décision des politiques : il s’agit d’une affaire privée et ils ne peuvent rien faire.

Nous subissons entre-temps plusieurs vexations de la part de la direction – sabotage de l’accueil de migrants au Pantographe, fausses affirmations de M. Edelmann dans la presse prétendant que la vente n’a pas eu lieu car nous n’avions pas trouvé l’argent en temps voulu (télébielingue, info du 4 novembre 2015 à 2:34) , fermeture du portail d’accès, arrêt du chauffage… – mais continuons malgré cela à demander un dialogue.

M. Edelmann et M. Bergère (responsable RH et bâtiment, probablement le principal instigateur de la stratégie d’assainissement) viennent finalement nous entendre, le 10 février 2016 : En présence du comité du fOrum culture, nous commençons par proposer le rachat en droit de superficie « impossible » répond M.Edelmann. Nous demandons alors un sursis de deux ans, nous avons 1500 m² d’espaces aménagés à reloger dans un lieu dont on ignore jusqu’à l’existence et nous souhaitons pouvoir continuer nos activités, assumer les engagements pris avec les artistes, assurer une transition souple en conservant notre mode de fonctionnement évolutif peu coûteux mais qui nécessite beaucoup de temps « maximum quelques mois ».

Nous demandons également une garantie quant au remboursement des 228’000 frs que nous avons investis dans la maison « nous en parlerons avec la fondation Pays des merveilles quand vous serez sortis»

Nous continuons à affirmer qu’une solution à l’amiable est possible et profitable aux deux entités, un partage du bâtiment aurait été salvateur, en imaginant la caféteria des ouvriers à proximité des espaces de création et du café-concert du Pantographe, la rencontre avec les artistes… balayé : « nous sommes trop différents » selon M. Edelmann.

La séance dure deux heures, nous avons un échange plutôt intéressant au sujet de nos deux domaines d’activité, nous saluons les directeurs en les remerciant de nous avoir entendu et espérons que le conseil d’administration fera quelques concessions.

Nous recevons quelques jours plus tard une proposition de convention (pièce 15 de la requête d’expulsion) qui prolonge le délai jusqu’à septembre, ce qui ne satisfait aucunement nos besoins et ne donne aucune garantie quant aux 228’000 frs. Nous la refusons donc par notre mail du 27 février (pièce 16 de la requête d’expulsion) puis décidons de ré-écrire au conseil d’administration qui ne nous a jamais répondu directement, la réponse est sans surprise (pièce 11).

Nous ne sommes pas les seuls à être touchés par cette expulsion. Malgré la confusion, le fOrum culture, ayant besoin d’une base pour mettre en place le réseau des arts de la scène que le Canton de Berne lui a confié dernièrement a choisi le Pantographe, qui était déjà une solution de secours suite à l’échec du projet d’Usine Sonore à Valbirse. Étant présent à la visite des directeurs de Tornos du 10 février, son comité a également souhaité en témoigner (pièce 14).

Certains ouvriers avec qui nous avons de bons rapports subiront également une charge émotionnelle supplémentaire par cette nouvelle démonstration d’arrogance de cette direction qui, semble-s’il, les traite avec le même mépris que le collectif. Un cas concret est celui de Maxime Roussey, licencié pour avoir osé montrer sa solidarité avec le collectif (pièce 15).

Après toutes ses années d’engagement bénévole au profit de la collectivité, la dureté de la requête d’expulsion nous choque. Nous avons toujours fait de gros efforts de conciliation et ne demandons rien d’autre que de pouvoir continuer nos activités. Nous constatons que c’est trop demander à une entreprise qui se moque éperdument de ses responsabilités dans l’équilibre sociétal.

Malgré la part de nos utopies qu’ampute ce triste constat, nous souhaitons simplement pouvoir continuer à croire aux valeurs qui font vibrer le Pantographe, en préservant notre dignité et conservant le courage de recommencer un nouveau projet dans un nouvel espace.

Dans cette optique, nous demandons la garantie que Tornos ait effectivement besoin des locaux et qu’il ne s’agisse pas uniquement d’une expulsion provoquée par un jugement de valeur personnel de l’un ou l’autre des directeurs, car parmi la volonté d’implanter la cafétéria de l’entreprise ou des locaux de vente et de rencontre (pièce 12), aucune raison ne semble être indispensable à la survie de l’entreprise.

En désespoir de cause, nous demandons au moins un délai raisonnable pour notre sortie. Les deux ans que nous avons demandés ont été réduits à six mois dans la proposition de convention, puis 20 jours dans la requête d’expulsion. Si ce délai est appliqué, il ne nous restera que nos yeux pour pleurer.

Nous estimons également légitime de réclamer une garantie quant au remboursement des 228’000 frs que nous avons été contraints d’investir dans des travaux structurels que nous n’avons pas souhaités et qui profiteront à Tornos si l’entreprise récupère le bâtiment. C’est également le point de vue de la Fondation Pays des merveilles (pièce 13).

Dans l’attente, et l’espoir, de pouvoir vous rencontrer en présence de la direction de Tornos, nous vous prions de recevoir, Mme la Présidente, nos respectueuses salutations.

Pour le comité de l’association « Collectif pour la culture »

Ondine Yaffi                Danilo Tamasi              Gilles Strambini

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