Lettre à “Ma” demeure

Il y a 183 jours, au milieu de la nuit, c’est le corps rompu et l’esprit hagard que je t’ai quittée. « Ma » demeure, « mon » œuvre, la seule terre sur laquelle je me suis sentie pousser des racines, mon Acropole idéale.

Je suis partie calmement, la tête haute, sans crier ma haine et ma rage à ceux qui ont décidé qu’il importait peu de détruire l’aboutissement de tant d’années de rencontre, de partage, de travail et d’acharnement pour faire exister ce que presque tous ont cru impossible.

Bien que pas un jour ne se passe sans que je regrette de ne pas leur avoir craché à la gueule, je me rappelle que la vie leur fera bien pire, et la mort mieux encore. On ne quitte pas ce monde l’esprit serein quand, en usant avec arrogance des moyens les plus lâches, on détruit tant de choses en ayant comme seule justification le profit de quelques actionnaires.

Je me réconforte aussi à l’idée que les dernières émotions que nous avons laissées dans tes murs furent non pas l’affrontement, mais la joie, le partage, la musique, les ombres chinoises des conteurs, les enfants qui dessinent à la craie sur tes pavés et un peu de tristesse, aussi, à nous voir te vider de la sève dont nous t’avions nourri. Les dernières images que je garde de ta carcasse me hantent, comme une amie tombée entre les mains d’une horde barbare à laquelle j’ai prêté main forte.

L’impression que nous aurions pu gagner cette guerre me colle à la peau. L’amertume d’avoir été défaits est d’autant plus grande car nous pensions impossible que pareille injustice puisse exister dans ce modèle de démocratie qu’est soit disant ce pays. Mais, même si tout leur donnait tort, rien ne nous donnait raison.

Quand il m’arrive de passer devant tes tours désormais inanimées et lugubres, je ne peux m’empêcher de détourner le regard tant cette vision m’affecte et me rappelle ce monde où ce qui est beau, simple, vivant et généreux est systématiquement détruit pour être remplacé par quelque chose de moche, compliqué, destructeur, mais rentable !

183 jours de doute, de colère, de remises en questions, de remplissage, d’attente, de dérive… Mais Toi, singulière demeure, tu resteras cette amie dont j’ai pris soin si fort et qui me l’a tant rendu. Tant et si bien qu’il m’est difficile de croire qu’on ait pu m’arracher à toi.

Ondine

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