Une République “En Marche” ou “En Rêves” ?

L e 9 avril dernier, 2’500 paires de bottes militaires écrasaient les tritons crêtés du bocage de Notre-Dames-des-Landes lors d’une opération éclaire. Immersion printanière au pays des barricades et de tous les possibles.

Il est 2h30 du matin. Pour connaître la position des forces de l’ordre qui tentent de bloquer tout renfort ou ravitaillement, nous captons les ondes de Radio Klaxon émises par les «Maquisard.e.s». L’accès par Vigneux est libre, peut-être. Nous nous enfonçons le cœur battant sur une petite route sans issue. Une barricade nous force à continuer à pied. Chargés de nombreux sacs de médicaments, habits, protections contre les gaz, nous contournons par la forêt l’amoncellement de pneus, tôles, voitures, tracteurs… Véritable œuvre d’art brut.

Un hélicoptère surgit, balayant la zone de son projecteur. Nous éteignons nos lampes frontales et nous nous cachons dans le fossé. Une lueur nous guide dans la nuit, une ferme. Des résident.e.s résistant.e.s nous y accueillent. Au petit matin, c’est le vacarme des détonations qui me sortent du sommeil.

Nous ne sommes pas en Syrie ou en 1940. Nous sommes dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes, le 18 avril 2018.

Zone d’Aménagement Différé, Zone d’Agriculture Durable, Zone À Défendre, Zone Authentique Déprivatisée, Zou Abruti Dégage… la ZAD c’est l’histoire d’une lutte d’un demi-siècle pour la préservation de 1650 hectares de biodiversité unique face au bitume d’un projet d’aéroport; l’histoire d’une terre ayant repris ses droits et d’une Commune autogérée qui se réinvente depuis dix ans sur une zone restée en suspension.

Le 17 janvier 2018, le Premier ministre français annonçait l’abandon du projet d’aéroport et, dans la foulée, exigeait que d’ici au printemps les « squatteurs » aient évacué la zone de leur plein gré.

Ces «squatteurs» sont environ deux-cents.

Il y a des paysan.ne.s qui, venus occuper des fermes abandonnées pour soutenir cette lutte, ont trouvé dans ce bocage un lieu où travailler la terre sans être contraints par des normes agricoles faisant plus de tort que de bien. Il y a des écologistes, des anarchistes, des romantiques, des bâtisseur.se.s de rêves… et il y a des écorché.e.s, des sans-abris, des inadapté.e.s au système ayant saisi l’occasion pour construire de leurs mains un foyer et de leur être, une famille.

La  Cabane NoMixte réservée aux femmes et transgenres n’a pas encore été détruite

 

Une petite cabane d’argile dans les bois. L’inventivité des éco-construteurs est sans limite

Depuis dix ans, il n’y a pas ici de gouvernement qui administre, de police qui matraque, de tribunal qui juge, de prisons qui enferment: les décisions sont prises en assemblée, les conflits gérés par la médiation. Bien sûr tout n’est pas idyllique, passer d’un système compétitif, fondamentalement hiérarchisé, à un monde où l’adage  «liberté, égalité, fraternité» est appliqué au pied de la lettre et où se savoir-être avec l’autre et le libre arbitre prévalent, c’est le combat de plusieurs générations. Ce que crie la ZAD au monde aujourd’hui:

«Laissez-nous le temps. Laissez-nous continuer à réinventer et prendre soin de ces terres. Vos cases et vos fiches sont top étriquées pour notre imaginaire!»

Le 9 avril dernier, 2500 unités de la Gendarmerie Mobile, accompagnées de chars blindés, prenaient d’assaut Notre-Dame-des-Landes, détruisant sur leur passage 29 projets, 29 espaces de vie. Parmi eux, la ferme des 100 Noms, un lieu emblématique dont la démolition soulève particulièrement l’incompréhension et l’indignation. Ses huit occupant.e.s étaient prêt.e.s à régulariser leurs projets de bergerie et de jardin maraîcher, mais défendaient un cadre commun afin d’éviter le morcellement des terres. Ils n’ont obtenu que dix minutes pour évacuer les lieux avant le passage des pelleteuses.

Après dix jours et 11’000 grenades plus tard (8000 lacrymogènes et 3000 assourdissantes), on compte 272 blessés (dont dix graves) du côté de la ZAD et 75 du côté des forces de l’ordre (dont certains par leurs propres armes).

On peut lire et entendre que cet assaut est proportionnel à la violence des «radicaux d’ultragauche», «blacks blocs» ou autres «professionnels du désordre».

Les militants essayent de rompre la glace et jouent à 1-2-3 soleil avec les gendarmes

Le nettoyage de la ZAD, tout comme d’autres opérations menées simultanément, c’est une démonstration de la toute-puissance d’une République “En Marche”, légitime d’écraser par la force tout ce qui n’est pas en accord avec son hégémonie capitaliste. La violence fascine et dans ce monde qui a tendance à se radicaliser, user des mêmes méthodes que la droite populiste ou l’ultra-gauche, ce n’est pas un moyen pour renforcer la démocratie, mais plutôt de faire le lit des extrémistes. Les progressistes seraient-ils en train de séduire l’électorat des conservateurs ?  Le slogan de leur prochaine campagne sera-t-il «Marche ou crève»?

Devant la ferme de Bellevue, des dizaines de personnes sont attablées. Une équipe fait couler le café en continu dans une remise arrangée dans l’urgence. Une femme âgée, assise derrière une table bricolée avec des chaises et des planches, distribue du bicarbonate, du jus de citron (premier soin en cas de brûlure au gaz lacrymogène) et une multitude de tracts informatifs. Elle accueille, en alternant savamment questions et informations, les personnes venues de toute l’Europe et d’au-delà pour soutenir la ZAD.

Une petite véranda aménagée en poste de premiers secours et d’écoute croule sous une montagne de pansements, désinfectants, Rescue, sérum physiologique,…

«Depuis le début de l’expulsion, je ne me suis occupé de rien», me dit un homme d’une quarantaine d’années. «Tout se fait naturellement, les gens voient où ils peuvent se rendre utiles… Ils disent qu’ils ont cessé l’offensive, mais c’est pas vrai. Ils continuent de détruire et de gazer. L’hélicoptère la nuit pour nous empêcher de dormir, les opérations la journée, c’est une guerre d’usure.»

Les détonations éclatent au loin et des équipes viennent se munir de masques de plongée et de peintre, tout ce qui pourra les protéger des gaz, et partent renforcer les rangs. Une jeune fille revient en état de choc, elle est immédiatement prise en charge.

«Ils lui ont tiré dans la tête… c’était horrible» raconte la fille au bon samaritain  «Il portait un casque, il est fendu, fendu! T’imagines s’il n’avait pas eu de casque?»

 

Résultat d’un tir tendu de grenade lacrymogène dans la tête d’un militant

On ne compte pas encore de mort. Mais seule la chance semble y être pour quelque chose. Une grenade lacrymogène a éclaté devant le visage d’une femme, elle s’est protégée de ses mains gantées. Elle a deux doigts brûlés, dont un fracturé. Un jeune homme a reçu une grenade assourdissante dans son capuchon (10g de CS pur et 25g TNT pour une déflagration de 165 db à 5 mètres). Si un copain n’avait pas eu le réflexe de l’en éjecter immédiatement, le drame de Sivens aurait pu se reproduire: le jeune militant Rémi Fraisse a trouvé la mort en 2014 alors qu’il manifestait contre le barrage du Testet, dans le Tarn. Une de ces charges s’était logée derrière son sac à dos.

Je sillonne à pied les kilomètres de routes qui séparent Bellevue, le Liminbout, la Rolandière, les Fosses Noires, la Grée, la Wardine,… Dans ces lieux d’agriculture, d’artisanat, mais aussi de projets sociaux et culturels, les campings s’improvisent, le pain se cuit, les casseroles fument et les petites mains nourrissent, soignent et guident des centaines de personnes. Sous le ciel éclatant et avec cette ambiance bon enfant, on pourrait se croire dans un grand festival. Mais les blessé.e.s qui clopinent et les larmes, même sur les joues des « gros durs », nous rappellent à la réalité. Tout comme les barricades élevées et les fossés creusés pour ralentir l’avancée des blindés.

Des installations dignes d’un musée d’art brut

L’hélicoptère quadrillant la zone, les drones et les gendarmes filmant les rassemblements et les flics infiltrés en civil provoquent angoisse et paranoïa. Certain.e.s cachent leurs visages en permanence et beaucoup de ceux qui restent découverts se méfient des objectifs comme de la peste. Ficher tous les militant.e.s de la ZAD semble être l’une des volontés du gouvernement.

Les caméras sont partout, le fichage une menace bien réelle

«Je ne veux pas qu’on me remette en HP (hôpital psychiatrique) Tu comprends?» me dit une jeune fille qui masse un copain. «On m’a internée quatre fois et gavée de médocs. J’ai mis du temps à décrocher. Mais ici j’ai trouvé une place et je vais bien.»

On me raconte que depuis le début des expulsions, des bandes externes viennent la nuit «casser du Zadiste», que des flics en civil saccagent pendant les manifs ou lancent les hostilités pour provoquer des affrontements et justifier l’usage de la force, mais qu’aucun grand média n’investigue sur ces sujets.

Parmi ceux et celles qui sont venus défendre la ZAD, il y a certainement des zozos capables de jeter des cocktails Molotov, des fans de «Call of duty» pour qui l’offensive du gouvernement est une occasion rêvée d’éprouver leur bravoure. Mais ils sont très peu. Certain.e.s osent la confrontation et jettent des pierres, des boules d’argiles ou le produit de leurs toilettes sèches. Mais la plupart de ceux et celles qui vont au contact essayent de fendre l’uniforme avec des mots.

«C’est vous qui cassez tout et amenez la violence sur la ZAD. Vous avez détruit ma bute de permaculture… ça prend quatre ans de faire une bonne bute sur ce terrain argileux. Vous savez, quand vous êtes pas là on vit en paix», clame un jeune homme à la Gendarmerie Mobile venue déloger un camarade perché dans un arbre. «Et vous leur racontez quoi à vos enfants quand vous rentrez le soir ?

La scène dure toute l’après-midi sous un soleil de plomb. Les GM tentent de «sécuriser» une petite route où circulent des camions-bennes évacuant les débris. Je n’entends pas d’insultes, je ne vois aucun projectile voler. Les militant.e.s jouent de la musique, récitent des poèmes. Un plat de riz à la tomate et des biscuits arrivent, de l’eau est distribuée, un sac de provisions est monté au courageux perché…

On aurait presque pitié des GM qui transpirent sous leurs quinze kilos de matériel et qui n’ont bu qu’une fois en trois heures. En fin d’après-midi leur patience arrive à son terme, les grenades éclatent.

Dans la soirée, l’assemblée des quelque deux cents occupant.e.s se tient sous la magnifique charpente de la scierie. La Préfète des Pays de la Loire a reçu une délégation dans la journée et maintient la position du gouvernement: les expulsions «reprendront» mardi 24 avril s’ils refusent de remplir les fiches de projets individuels. Les choix à faire sont cornéliens et le temps est compté. Comment faire rentrer des projets collectifs et parfois non agricoles, fondement de ce qui se défend à la ZAD, dans les trop petites cases d’un formulaire? Et comment rester confiant après le désastre de la ferme des 100 Noms? La pression est énorme et la peur accrochée à l’humidité du bocage.

«On a vu la violence dont ils étaient capables, s’ils avaient eu carte blanche pour tout raser et nous traîner un à un en prison ils l’auraient déjà fait», lâche l’un des occupants. «Ils vont nous massacrer!»

Vendredi 20 avril, quarante projets individuels (12 d’artisanat et distribution, 28 agricoles), montés de telle sorte à être interconnectés, sont déposés. La préfecture en étudiera vingt-huit. Les maquisard.e.s appellent toutefois au rassemblement si les destructions reprenaient malgré ce «geste d’apaisement».

Personne ne sait ce qui va se passer le 24 avril et tout le monde appréhende le sort que leur réserve le gouvernement Macron. Mais les gens ne cessent d’arriver et ceux et celles qui ont déjà vu le pire sont déterminé.e.s à subir plus encore s’il le faut pour protéger ce que la conjoncture historique a permis d’ériger à Notre-Dame-des-Landes.

Une question remonte dans mon esprit, comme la crème sur le petit lait avec lequel les mass-médias font leur beurre.

Peut-on encaisser autant de violence et de destruction et tenir aussi longtemps dans la peur par pur opportunisme ou simple défiance de l’autorité?

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