Expulsion immédiate exigée. Notre réponse : Lettre ouverte à Jürg Stäubli & Co

Monsieur Stäubli & Co,

Hier matin encore, nous vous attendions dans les locaux de notre permanence, rue des Rasses 26a, juste à côté de l’ancienne l’usine Reuge à Sainte-Croix, dans notre “squat” comme aiment l’articuler, étonnamment, même les juges. C’est en effet le terme utilisé sur la première page de l’ordonnance du tribunal civil d’Yverdon – livrée par un gentil facteur navré de jouer le messager de mauvais augure – en ce vendredi 29 novembre.

Nous apprenons donc rapidement 3 choses :

  • Vous réduisez notre proposition de réhabilitation à un “squat”.
  • Sans nous avoir jamais parlé, vous ordonnez de nous virer avec effet immédiat par l’intermédiaire du tribunal civil et pénal.
  • vous n’avez pas bien compris notre lettre du 11 novembre

Avant de rédiger notre propre argumentaire (nous estimons grossier de déléguer cette tâche à un malheureux sous-fifre) pour nous défendre des fausses accusations dont est truffé le dossier de votre avocat, nous avons préalablement décidé de vous faire une ultime offre de dialogue en contactant immédiatement votre secrétaire à Meyrin. Celle-ci nous a assuré qu’elle vous transmettrait cette proposition dans la journée “si elle arrivait à vous avoir entre deux réunions et avant le décollage de votre avion le lendemain”. Vous êtes vraisemblablement, à l’instant où nous écrivons ces lignes, en train de voler vers d’autres investissements plus profitables. Nous l’avons bien compris, vous êtes “quelqu’un”. Vous pesez quelques centaines de millions et cela légitime, dans votre système de pensée, le fait de répondre à nos propositions par la fuite : vous ne jugez pas nécessaire de nous rencontrer.

En 2016, Walter Fust, un autre plus “puissant” de votre classe restreinte de dominants, a montré la même indifférence envers le Pantographe. Nous nous sommes laisséEs écraser par “l’assainissement de son portefeuille immobilier”. Nous avons abandonné une œuvre collective unique. Aujourd’hui encore nous le regrettons, car nous avons ensuite passé 3 ans à chercher un nouveau lieu dans le cadre consensuel et la temporalité imposés par les agendas politiques, économiques et administratifs, sans succès. Nous nous sommes vuEs dépérir et sombrer dans l’impuissance. Nous avons trop longtemps attendu devant des portes fermées. Nous avons alors décidé d’agir et d’exister là où nous nous sommes toujours sentiEs vivantEs : dans les actes.

Cela explique notre choix : cette entrée cavalière dans “votre” propriété qui vous a tant contrariée et qui justifie selon vous un refus de dialoguer.

En tant que personne s’affichant comme philanthrope, vous avez commis une erreur. Nous avons nourri l’espoir, pendant presque trois semaines à attendre de vos nouvelles, de réussir à rencontrer le fils d’épicier et non le prédateur. Plusieurs personnes nous ont dit que vous étiez un personnage ambivalent et que peut-être, sous ce vernis que représente pour nous vos bonnes œuvres (soutien à la culture, aux infrastructures sportives, à la construction d’orphelinat, prise de fonctions au CICR, etc…) restait-il une sincère volonté de participer à votre manière à une nécessaire transition. Vous pouviez collaborer. On y a presque cru. Ils et elles y ont presque cru.

La citation à comparaître au tribunal (où vous ne vous présenterez certainement pas personnellement) et l’ordre d’évacuation immédiate du lieu de rencontre convivial que beaucoup de Sainte-crix ont apprécié ces dernières semaines, font tomber un couperet sur ces illusions.

Monsieur Stäubli & Co, vous vous positionnez ainsi en fossoyeurs du vieux monde, qui risquent de sombrer dans l’abîme qu’ils creusent à grand coup de pelleteuses, détruisant dans leurs traînes tant de belles choses. Vos investissements dans le béton de futurs locaux vacants sont-ils votre ultime stratégie de placement sûr ? Avez-vous tant peur d’un nouveau jeudi noir ? Vous avez tant à perdre.

Nous pas. Nous avons perdu notre solvabilité économique, notre espace de vie. Notre citoyenneté est menacée. Nous avons perdu notre innocence, notre crédulité et notre confiance en ce système autophage qui a fait votre fortune. Ce qu’il nous reste, il n’est heureusement pas en votre pouvoir de le détruire : notre dignité et notre capacité d’imaginer un futur débarrassé de la mainmise du vieil homme blanc dénaturé et incurable.

Monsieur Stäubli & Co, nous sommes la génération qui tente de sortir de l’ornière que la vôtre a creusée. Nous élevons de jeunes enfants et des ados qui ont besoin d’exemples à suivre. Nous ne vous laisserons pas prétendre à ce statut tant que vous jouez un jeu de dupe.

Vous et vos semblables nous léguez un système dans lequel toute possibilité de réinventer d’autres modes de production, d’échange, d’habitat et de vie est verrouillée. Nous refusons cet héritage.

Vous avez le culot de nous accuser de dommage à la propriété, afin que la justice retienne le plus de charges à notre encontre, alors que vous vouez cette usine à la démolition pour y rebâtir des cages à pigeons : bilan carbone catastrophique. Vous avez laissé les canalisations sauter, l’eau s’infiltrer par les vitres brisées, les inondations faire remonter des immondices fluorescentes, les cadavres d’animaux échoués s’empiler dans ce triste cimetière… Les seuls “dommages” que nous avons commis ont été de réparer une porte défoncée par d’autres, reboucher et remastiquer des fenêtres, nettoyer et rendre accueillant un lieu auparavant sinistre.

Vous vous affichez ainsi en ennemi et, avec la complicité d’une justice gangrenée par vos millions, ordonnez, enjoignez, dites, déclarez et rejetez à tout va, avec une emphase qui nous amuse autant qu’elle nous écœure, car une fois de plus un projet généreux, viable et durable est rejeté à la rue.

Une rue qui, à l’image des petits empires de l’immobilier, désertée par le vivant, sent le pétrole brûlé.

Dans l’urgence sociale, climatique et culturelle, nous avons, grâce à nos privilèges d’occidentaux, l’opportunité de décloisonner un imaginaire collectif désabusé. Nous considérons que celle ou celui qui a conscience d’un potentiel et qui refuse d’en faire bénéficier tout être dans le besoin est nuisible. Êtes-vous inconscient ou nuisible ? “Qui ne trouve pas de moyens, cherche une excuse” ; nous ne trouvons plus d’excuses. Quelle est la vôtre, M. Stäubli & Co ?

Au lieu de profiter de l’occasion pour ajouter le titre honorifique de “mécène des arts du vivant” à votre collection en nous laissant prendre soin à notre manière de ce vieux bâtiment malade, vous allez nous punir de cet affront, tenter de nous faire payer et finalement nous enfermer.

Vous ne vous attaquerez ainsi qu’à nos corps de chair. L’idée que l’on défend en ressortira renforcée et cette idée sera celle qui fera sombrer les empires de papier.

Peut-être nous méprenons-nous à votre sujet, tout comme vous vous êtes mépris sur le nôtre. Si c’est le cas, nous serons ravis de rencontrer le fils de l’épicier, suite à l’abandon de toute poursuite par le prédateur.

Nous avons quitté hier “votre” immeuble et nous nous tenons encore quelque temps à votre disposition.

Recevez, M.Stäubli & Co, la garantie de notre bienveillante détermination.

Les ex-permanentEs de la Rue des Rasses 26a

Laisser un commentaire

*