ZAB 2028

Récit d’un futur possible, basé sur l’occupation actuelle de l’ancienne usine Reuge, publié dans l’édition juin-juillet du journal Moins!

-…. le prototype de micro-turbine hydro-électrique est OK. Y’a plus qu’à en fixer plein dans les tuyaux de récupération d’eau afin d’augmenter l’alimentation des batteries… vu qu’on passe de canicule à mousson, ça va améliorer notre autonomie énergétique en temps de pluie.

– T’as vu la jungle de tuyaux ? T’es frappadingue Gaston ! T’imagines le merdier pour y pluguer des centaines de tes bidules ? Sans parler de les fabriquer.

– Fais pas ta pucelle Krys. Ta conseillère ORP t’a trouvé un autre programme d’occupation ?

-T’es con !

Ces deux là sont autant inséparables qu’ils s’insupportent cordialement. Mécanicien de précision et ex-étudiante en ingénierie énergétique, l’un aligne les idées de fou, l’autre est connue pour sa pugnacité. Si le bâtiment est quasi autonome, c’est avant tout grâce à eux. Pour nos sobres besoins bien entendu.

Comme chaque année début février la BAZ grouille comme une ruche en pleine miellée. On fête la ZAB  (zone à bâtir), ou la BAZ pour les familiers. Elle est née fin 2019 de l’occupation illégale d’une ancienne usine à Sainte-Croix par les derniers ambassadeurs du Pantographe – espace culturel autogéré expulsé en 2016 – usés par quatre années pendant lesquelles toutes leurs démarches pour reloger ce projet ont été sabotées par le politique.

Quand on y promène le regard, on a du mal à imaginer le vieux cargo fantomatique auquel ressemblait alors cette vaste friche industrielle. Les toits ont été végétalisés, le vert grimpe aux murs et dégouline des hauteurs. La vigne vierge et le lierre abrite des colonies d’insectes et d’oiseaux. Dans quelques semaines, se sera une explosion de couleurs et de gazouillis.

Maka, Rob et Mila – respectivement graffeur ayant fuit Manchester avant que l’Angleterre ne ferme définitivement ses frontières, fan de street-art exilée d’Israël et acrobate réfugiée de la guerre civile aux Etats-Unis – ont recouvert la façade nord de glyphes peints avec de la mousse de forêt. La nature parle sur nos murs : «Un arbre perce la terre et le ciel simultanément», «Qu’importent leurs verrous, nous sommes passe-murailles.» ou encore «Aujourd’hui sera passé avant que tu ne résolves demain»

La «grande mascarade» a duré plusieurs années. Les états capitalistes ont tenté de gérer la crise sanitaire tout en relançant au plus vite l’économie. Ça n’a pas fonctionné. Les inégalités sociales ont atteint leur paroxysme. La bourse a collapsé. Les conflits économiques entre les grandes puissances ont dégénérés en une espèce de seconde guerre froide. Les vagues de pandémies se sont ajoutées aux sécheresses, incendies et inondations : conséquences mortifères de deux siècles de démence collective . On a rapidement arrêté de compter les morts. Les flux migratoires ont explosé et si certaines frontières se sont fermées définitivement, d’autres ont simplement disparu, désertées par des militaires refusant de tirer à vue sur ces marées humaines désespérées. Les actes de bravoure et de solidarité se sont amplifiés proportionnellement aux atrocités.

Des ZAD, ZAB, ZAG (Zones A Défendre, A Bâtir, Auto-Gouvernées) ont émergé un peu partout, des archipels solidaires connectés en plusieurs réseaux intercontinentaux. Elles se sont mises à raconter au monde des histoires qui démentent les plus grandes fake-news de tous les temps : «on ne peut pas vivre sans argent» et «la nature humaine est malfaisante et égoïste».

Les meunières de la plaine sont arrivées à la BAZ ce matin, pour livrer la farine. Elles échangent des semences avec des collectifs français de paysans-boulanger arrivés hier, tout en dégustant le dernier brassin fait avec l’orge malté qu’elles fournissent à la brasserie des Trois Dames. Beaucoup partagent une affection particulière pour la bière, les brasseureuses ne manquent jamais de rien et on ne manque jamais de bière, sauf quand il y a pénurie d’eau.

Les compagnons grecs ont réussi à venir dans leur friteuse (petit fourgon roulant à l’huile usagée) avec une cargaison d’huile d’olive et du sel. Ils repartiront dans quelques semaines avec ce qui leur manque et que nous pouvons leur offrir. L’économie au sein des archipels fonctionne sur un principe bazique : De chacun selon ses moyens, pour chacun selon ses besoins.

Et ça fonctionne.

Certains vivaient déjà ainsi longtemps avant l’effondrement. Aujourd’hui l’argent a pratiquement disparu et plus personne ne sait vraiment ce qu’il vaut.

Vlam et la Daronne multiplient depuis plusieurs jours le levain chef pour faire les plus grosses fournées de l’année. Demain, c’est 150 kg de pain qui sortiront du four à bois et ainsi tous les deux jours jusqu’à ce que ça se calme. Bien que le grand rassemblement soit une grosse bastringue, tout se fait sans organigramme, cahier des tâches ou responsables. C’est ça l’autogestion : pouvoir se fier à la complémentarité des âges, des savoir-faire et des différentes temporalités des personnes. Pour les tâches ingrates, un tournus se met en place naturellement. Chacun a conscience que l’équilibre relationnel de la collectivité en dépend.

Ce huitième anniversaire marque la fin d’un cycle. L’assainissement des 6000 m2 du bâtiment et des 8000m2 de terrain contaminés par un siècle d’industrie mécanique touche à sa fin. En 2020, décontaminer ce genre de site était un casse tête qu’aucune technologie ne pouvait résoudre. Pendant les huit années de ce projet pilote, des étudiantes et étudiants en ingénierie environnementale, biologie, chimie, sciences sociales, deux professeurs de l’EPFL et plusieurs autres scientifiques ont partagé leurs connaissances avec un maraîcher, un magnétiseur et une vigneronne en biodynamie. La municipalité a participé en prêtant des machines pour le gros oeuvre et l’entreprise responsable de la contamination a volontairement déboursé les fonds nécessaires. Si l’ex-future propriétaire (victime des faillites en cascade du krach de 2021) avait gagné son procès contre l’entreprise, elle aurait dû débourser des centaines de milliers de francs pour n’assainir que superficiellement le site. En réalité, l’extraction des solvants les plus accessibles a coûté quelques dizaines de milliers de francs et les autres polluants infiltrés en profondeurs ont été résorbés par une méthode biotech développée ici-même. Comme d’habitude, la complicité, l’inventivité, le travail et le temps ont remplacé les millions.

En me rendant sur le toit pour vérifier les ruches, j’en profite pour zigzaguer dans les étages. C’est comme faire un grand voyage en une poignée de minutes. Quelques ados et adultes apprennent le bouturage dans le jardin d’hiver. La salle d’art martiaux est déserte. Au Barbaz, une paire de minis punkettes – désireuses de fabriquer un filet géant en crochet – assaillent une ancienne qui tricote en buvant de l’absinthe. Je lui lance : « C’est pas un peu tôt Mamie ? Et tu crois pas qu’elles sont un peu jeunes pour toi ? ». Elle m’envoie cordialement balader, avant d’introduire discrètement une de ses aiguilles dans l’interstice du jeans d’une des post-adolescente qui en grimpe au rideau, médusée.

A l’imprimerie, des immenses tissus passent sous les cadres de sérigraphie pour faire flotter au vent les couleurs et messages des archipels. La crèche, comme à son habitude, grouille sous le regard bienveillant de la Louve. Le contraste est toujours frappant avec le calme de la bibliothèque où quelques gamins écoutent sagement des histoires.

Ashem, cinq ans, demande à Edaline :

« C’est vrai qu’avant on pouvait pas manger et faire dodo au chaud si on avait pas de l’arzent ?»

Je passe par l’atelier de poterie – une multitude de tasses et bols sont en train de sécher – et grimpe sur le toit et sa vue vertigineuse. Les abeilles commencent à sortir de leur hibernation.

Les collectivités autonomes du Chiapas au Mexique fournissent le café à plusieurs archipels. Soucieuse de ne pas louper LE café de la journée, je ne passe pas par la serrurerie, la forge, les ateliers d’arts plastiques, d’arts visuels, la filature, le labo d’ingénierie, la salle de classe, la mercerie, le labo photo, les trois espaces dédiés aux festivités et conférences, les deux espaces polyvalents, les deux salles de répétition pour les musiques bruyantes, la banque de graine, la ludothèque, les trois cuisines, les quatre dortoirs et multiples chambres d’hôtes, la savonnerie-droguerie, l’atelier vélos et la boutique, qui cumule dans ses étagères tout ce qui est produit, amené et récupéré. Sans parler les cabanes, dômes et autres autoconstructions sur le terrain.

Pilou, Chauve-Souris, Baloo, Mouman et Vieux Schtroumpf papotent au soleil sur la terrasse no1, entourés de quelques «touristes». Chaque année il leurs est réclamé l’histoire de la prise de la BAZ pendant l’hiver 2019-2020.

– Pourquoi le 3 février répond Chauve-Souris ? Parce-que bien qu’ils soient arrivés le 11 novembre 2019, c’est ce jour là que la Daronne et Pilou se sont faits foutre dehors pour la deuxième fois et que moi, Arthur et pleins d’autres militants sommes immédiatement venus réoccuper. Cette date nous rappelle l’importance de la complicité des luttes, quelles que soient leurs formes.

– Et après vous avez pu rester à la BAZ ?

– Il y a eu la première pandémie et le confinement. Un bref répit… c’était un des seuls espace de création qui soit resté ouvert ! T’imagines ? Mais les gens se méfiaient encore du projet, il n’y avait pas autant de monde qu’aujourd’hui. Ensuite, ça a recommencé : on nous mettait dehors et on revenait, plus nombreux et plus déterminés. Les flics ne savaient jamais combien on était…

– Et ça nous rendait fous coupe le vieux Schtroumpf . On a essayé tous les biais possibles pour qu’ils crachent le morceau.

– T’es méchant ! T’étais d’la police ! Pourquoi tu voulais casser la BAZ ?

– On pensait défendre de justes valeurs. Mais quand les vrais problèmes sont arrivés, tous ça allait à l’encontre du bon sens. S’en prendre aux rares personnes travaillant depuis longtemps à trouver des solutions pour notre futur était une grave erreur.

– Et t’as fait quoi lui demande Zita ?

– J’ai démissionné. Depuis j’offre mes talents de médiateur à la collectivité. C’était une des bonnes choses qu’on nous apprenait chez les flics. Beaucoup de mes collègues ont fait comme moi. On continue d’aider et protéger les gens mais sans être en même temps le bras armé de ceux qui détruisent le vivant pour leur propre profit.

La fillette lui répond en chantant «La rue des lilas» : …car la guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui toujours se connaissent, mais qui ne se massacrent pas…

Toute personne désireuse d’oeuvrer à ce futur est invitée à venir sur place rue des Rasses 26 – 1450 Ste-Croix

2 Comments

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BRAVO! on est d’accord que ce n’est pas une dystopie? J’avais cru entendre dire ça.

Effectivement, on à encore tendance à croire que cela pourrait-être une dystopie… mais la dystopie rattrape souvent la réalité.

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